On porte un déguisement jusqu’à ce qu’on trouve sa voie

Dernière mise à jour : 9 janv. 2020

J’ai 47 ans et cela ne fait pas si longtemps que j’ai enfin trouvé ma façon d’être moi. Oh il y a bien quelques trucs qui restent en suspens, quelques aspects auxquels je n’ai pas encore donné voix. J’ai encore peur d’être moi en relation par exemple. Mais je reviens de loin. Et quelque chose me dit qu’il en va de même avec la plupart d’entre nous.



J’ai comme tout le monde, eu à cœur de me conformer à ce que l’on attendait de moi. C’était à la fois un besoin de répondre à ces attentes, pour être acceptée et aimée, mais aussi une sorte de somnambulisme : j’avançais dans la vie, persuadée que c’était ce qu’il fallait faire, dans la quête éperdue du bonheur – cet état d’harmonie et de zenitude qui devait, c’était forcé, arriver, si je parvenais à cocher toutes les cases de la liste des choses à être et à faire pour atteindre la plénitude : faire des études (surtout quand on est intelligente et qu’on est issue d’un milieu favorable à l’apprentissage), trouver un conjoint, me marier (cette journée qui doit se dérouler parfaitement, en étant soi-même parfaite, comme dans un de ces films où tout

le monde est si heureux), acheter une maison (parfaite, elle aussi : lumineuse, décorée avec goût, spacieuse et agréable, parfaite représentation du havre de paix où tout le monde se sent bien), des enfants (parfaits et parfaitement conformes, eux aussi : intelligents, obéissants, sans histoire et réussissant dans leur vie).

D’où je tenais tout ça, en vérité je ne sais pas. Je ne peux que supposer que j’ai aveuglément acheté le seul modèle proposé. Je pourrais dire bêtement, mais je ne suis pas bête et ce n’était pas par manque d’intelligence : non. C’était vraiment parce que je n’avais connu que cela, que le seul modèle que j’avais pu observer était celui-là.

Et pas seulement en regardant mes parents, mais partout autour de moi : les amis, la société, à la télé … Pendant longtemps, il ne m’est pas venu à l’esprit qu’il pouvait exister d’autres façons d’être en vie, dans la vie, ou d’être au monde. Jusqu’au jour où…, mais ça, j’y reviens plus tard.


Renoncer à exister pour être aimé



Je ne me fustige pas. Je ne pouvais pas savoir. En outre, un petit d’homme n’étant pas autonome avant longtemps, il est aujourd’hui admis, après des années d’observation et d’études dans le domaine de la psychologie, que chacun d’entre nous développe des stratégies visant à être l’enfant parfaitement aimable (digne d’être aimé) de ses parents, afin de ne pas être rejeté voire abandonné, auquel cas il serait menacé de mort. Par ailleurs, les parents ont eux-mêmes des projections sur leurs enfants, projections inconscientes mais bien présentes, visant le plus souvent soit à se rassurer sur la solidité de l’avenir de leur enfant, soit à réparer tout ce qu’eux-mêmes n’ont pas pu réaliser, ou les deux encore, va savoir.


Je me suis donc retrouvée à dépenser une énergie considérable à me conformer. Et pas seulement. J’ai aussi dépensé une énergie considérable à ne pas trop exister. Née dans une culture où on ne se dit pas les choses, où on se néglige soi-même au profit du bien de l’autre, où on se doit d’être poli, aimable, humble, serviable, travailleur, discret, il n’est pas bon d’exprimer son désaccord, ses émotions, ses besoins, ses envies, ses aspirations, ses espoirs, ses projets. Très tôt l’enfant apprend à ne pas exprimer qui il est. En ce qui me concerne, née à l’époque où l’on croyait qu’un enfant s’éduquait à coups de prise de pouvoir sur lui – j’ai presque envie d’utiliser le mot « dresser » plutôt qu’« éduquer », je fais partie de ces bébés qu’on a laissé pleurer « jusqu’à ce qu’il comprenne que ce n’est pas la peine de faire des caprices et que la nuit est faite pour dormir ».


Personnellement, je pense aujourd’hui que ce que j’ai compris, c’est que je n’étais pas suffisamment digne d’être aimée pour qu’on vienne me réconforter quand, après ma naissance et donc après être sortie du cocon chaud, protégé et doux du ventre de ma mère, je me suis probablement retrouvée (avec effroi) dans un lit froid, sans bruit et à la merci de n’importe quoi de menaçant (c’est vrai, je n’étais qu’un nourrisson mais je ne serais pas étonnée d’apprendre que j’avais tout à fait conscience de ma vulnérabilité, seule et perdue dans un endroit inconnu et exposé).


J’ai dû, dès mes premiers instants, renoncer : à quoi bon appeler à l’aide, à quoi bon demander du réconfort, si de toutes façons, personne ne vient. Et quelle peu de valeur je peux donc avoir, si personne ne prend cette peine de venir pour moi ? Ça a dû être l’une de mes toutes premières stratégies de survie : prendre sur moi, ne rien demander, me débrouiller seule coûte que coûte.

Pas que je m’en plaigne complètement : si aujourd’hui, cela m’empêche visiblement de rencontrer un homme qui puisse être un soutien et réconfort dans ma vie, cette stratégie m’a bien servi tout au long de celle-ci. Je me suis toujours relevée, j’ai toujours avancé, vaillante et malgré tout résolument optimiste.


Cette époque était aussi marquée par l’interdiction de « répondre » lorsque je me faisais réprimander. L’adulte avait raison même quand il avait tort et tout enfant qui exprimait son désaccord était traité d’insolent. Nul doute qu’un enfant de ce type finissait en maison de correction. Si j’avais le sentiment d’être injustement accusée ou réprimandée, il me fallait coûte que coûte ravaler la colère ou la tristesse qui m’habitaient pour baisser les yeux et encaisser en silence. Parler de son besoin dans ce contexte était complètement inconcevable. Et pire encore, ce mode de fonctionnement créait un celui où il n’était jamais question de ses propres besoins, du coup, jamais je n’ai appris ce que c’était, ni comment les reconnaître ou comment les nourrir. Les émotions, même combat, puisqu’il s’agissait de ne pas les laisser s’exprimer, si ce n’est la joie, et encore, cette dernière ne devait pas s’exprimer trop fort (sinon, on était qualifiés d’enfant turbulent), voire pas du tout (la vie c’est sérieux voyons, grandis un peu – même avant l’âge si possible, c’est plus confortable). En gros, il s’agissait d’être un enfant assis bras croisés le doigt sur la bouche (ceux qui sont nés à mon époque savent de quoi je parle, pour les autres, aller voir sur google image, j’ai vérifié les résultats seront parlants).


Petite fille se tenant la bouche pour ne pas parler

Quant à l’école, comment dire … passer 8 heures par jour avec un maître d’école, l’écouter sans interrompre, si possible en comprenant du premier coup, sans poser de questions et encore moins remettre en question quoi que ce soit, ne pouvait certainement pas aider à avoir envie d’apprendre, à développer sa curiosité, son envie de comprendre le monde qui nous entoure (parce que si on y réfléchit bien, les matières enseignées ne sont rien d’autre que la somme des écrits des personnes qui ont relaté leur expérience et leur compréhension du monde qui nous entoure, hein). Orienter ses études supérieures en fonction des matières dans lesquelles « on est fort » sans le moins du monde se préoccuper du métier que cela va bien pouvoir permettre d’exercer et encore moins se poser la question du genre de quotidien que cela va engendrer n’était pas non plus fait pour aider à exprimer qui on est et quelle contribution on a envie d’être pour ce monde. Certains ont eu et ont encore j’imagine, la grande chance de faire les études que les parents ont décidé pour eux qu’ils feraient.


Et donc, tout ce qui constitue les fondements, selon moi, de la construction de l’être humain, sa capacité à reconnaitre, identifier, décoder une émotion ou un besoin, sa capacité à s’en servir comme radar dans la vie, à s’en servir comme information pour faire ses choix, sa capacité à se connecter à ce qui donne de la joie, sa capacité à apprendre et à se former pour se choisir un métier vibrant, tout cela, a été ignoré, mis de côté.


Tout cela a mené à faire croire que pour se sentir bien, genre en paix, zen, en harmonie, pour avoir le bonheur quoi, tout cela, ça s’acquiert dans l’effort, la douleur parfois, en étant un bon petit soldat et en étant bien conforme comme il faut dans la peau d’un robot qui va au boulot, se marie, achète une maison, fait des enfants, organise des barbecues les weekends et part en vacances une à plusieurs fois par an.


Force est de constater que rien de tout cela n’est vrai, en témoignent les « c’est vendrediiiiiiiii ! » publiés sur FB le vendredi, et les « roh là la demain on est déjà lundi » du dimanche soir…

Je décide donc de ne pas me fustiger d’avoir acheté le seul modèle proposé. Je remercie plutôt la vie, qui m’a un jour mise au pied du mur, et bien « comme il le faut », m’obligeant à faire littéralement table rase de toutes mes valeurs, croyances, représentations, modèles et stratégies afin d’entamer un processus de reconstruction, de guérison et de reconnexion à mon « soi-même ». Je me suis engagée sur le chemin de la création de qui je souhaitais et comment je souhaitais être au monde.


Si le bonheur était à vendre



J’avais tout ce qui m’avait été « vendu » comme le Saint Graal du bonheur : un mari, une maison, deux enfants (et de surcroit, une fille et un garçon), un chien, un job. Et, presque du jour au lendemain, j’ai perdu : perdu mon mari et je job d’abord, la maison et le chien que je ne pouvais pas garder ensuite. Ne me restaient – heureusement – que mes enfants et moi. Quelle aventure !